Ce que deux semaines à l'Île-du-Prince-Édouard m'ont appris sur l'appartenance au Canada
- Yusra Qadir

- 31 juil.
- 6 min de lecture
Plus tôt cette année, j'ai eu le privilège de participer à la Conférence canadienne du Gouverneur général sur le leadership (CCGGL) 2026 – deux semaines à l'Île-du-Prince-Édouard aux côtés de 250 leaders issus des affaires, du gouvernement, des communautés autochtones, des secteurs communautaire et associatif, du milieu universitaire, de la santé, de l'agriculture et du service militaire. Nous étions là pour explorer les possibilités, les défis et l'avenir des communautés à travers la province.
Je suis revenue à la maison avec beaucoup plus que ça.
Cette expérience m'a transformée en tant que personne et représente une étape marquante de mon parcours professionnel. Elle a aussi renforcé mes convictions quant au travail que nous accomplissons chez Les mères comptent Canada. Voici ce que j'ai appris et où je pense que nous devons aller maintenant.
Le Canada est une communauté de communautés
L'une des leçons les plus marquantes de la CCGGL est qu'il vaut mieux comprendre le Canada est une communauté de communautés, où il existe plus qu'un seul récit national. Les conversations nationales se concentrent souvent sur les grands systèmes et les questions politiques, alors que plusieurs des solutions les plus innovantes et efficaces émergent à l'échelle locale. À travers l'Île-du-Prince-Édouard, j'ai rencontré des organismes, des entreprises, des communautés autochtones et des leaders locaux qui ont trouvé des solutions à des problèmes complexes avec créativité. Mais la plupart de ces solutions demeurent locales alors que les communautés font souvent face aux mêmes défis, sans moyen structuré d'apprendre les unes des autres.
C'est précisément là que je vois notre rôle. En tant qu'organisme national qui agit par l'intermédiaire de partenaires locaux, nous sommes bien placés pour repérer ce qui fonctionne, mettre les communautés en contact les unes avec les autres et aider les bonnes idées à voyager plus loin.
Le leadership intersectoriel, ça compte
Certains des moments les plus riches de cette expérience sont nés de relations que je n'aurais jamais bâties autrement – avec des agriculteurs et agricultrices, du personnel militaire, des entrepreneur·es, des défenseur·es du climat, des gardien·nes du savoir traditionnel autochtones. Ces conversations revenaient sans cesse à la même vérité: les défis les plus pressants au Canada – le logement, le coût de la vie, l'immigration, la réconciliation, le développement de la main-d'œuvre – ne peuvent être résolus par un seul secteur.
Pour nous, cela confirme quelque chose que nous savions déjà: notre travail doit continuer de s'étendre au-delà des secteurs de l'établissement et des services sociaux, vers de véritables partenariats avec les employeurs, les établissements d'enseignement, les systèmes de santé et les municipalités.
L'immigration, c'est bien plus qu'une question de main-d'œuvre
Le constat le plus troublant que j'ai remarqué est que l'immigration était constamment abordée sous un angle purement économique – l'offre de main-d'œuvre, la croissance démographique, le PIB.
En tant qu'immigrante moi-même, cela m'a touchée différemment que la plupart des personnes dans la salle. Dans bien des conversations, les personnes immigrantes étaient d'abord perçues comme une main-d'œuvre, plutôt que comme de futures leaders communautaires, entrepreneur·es, innovateur·rices et bâtisseur·es de nation.
Trop souvent, les personnes immigrantes sont invitées à contribuer à la croissance du Canada sans être pleinement invitées à façonner son avenir. Cette distinction compte. Lorsqu'on réduit l'immigration à une simple solution de main-d'œuvre, on se prive des perspectives, des compétences et du leadership que les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes pourraient apporter à nos institutions – et on laisse savoir, sans le nommer, qui a réellement sa place ici.
Les soins, encore largement invisibles dans les conversations nationales
Au cours de deux semaines de discussions sur le marché du travail, la productivité et les besoins en main-d'œuvre, une chose était presque totalement absente: le travail de soins non rémunéré qui rend tout cela possible.
Les femmes continuent d'assumer une part disproportionnée des responsabilités de soins envers les enfants, les personnes aînées et les familles. Malgré cela, elles demeurent souvent en marge des conversations, malgré leur rôle central dans le renforcement des communautés et dans la capacité des autres à participer au marché du travail.
De plus, les femmes restent sous-représentées dans les espaces de leadership et de prise de décision, tous secteurs confondus, et les femmes immigrantes font face à des obstacles supplémentaires liés à la langue, à l'emploi, à la reconnaissance des diplômes et des compétences, aux réseaux professionnels et à la discrimination. Ajoutez les responsabilités concernant les soins et le chemin vers le leadership se rétrécit encore davantage.
C'est précisément pour cette raison que Les mères comptent Canada existe. Nous ne faisons pas que livrer des programmes – nous construisons des chemins vers la participation, la confiance, le leadership et l'appartenance pour des mères trop souvent négligées, malgré leur rôle central au sein de leur famille et de leur communauté.
Je suis heureuse de dire que notre point de vue a comblé un vide réel lors de la conférence, et que nos contributions sur le travail de soins, la participation économique et l'appartenance ont clairement trouvé écho – au point d'être mentionnées dans les réflexions transmises à la gouverneure générale.
Réconciliation: réelle, et encore inachevée
Certains des moments les plus puissants, et les plus riches en prises de conscience, de la conférence sont venus de conversations avec des leaders autochtones. Les reconnaissances territoriales n'étaient pas intégrées de façon constante à l'expérience, et j'ai constaté peu d'efforts pour aller au-delà de séances isolées. Plusieurs leaders autochtones ont exprimé leur frustration de voir la réconciliation demeurer trop souvent symbolique plutôt que transformatrice – dans un cas, en racontant avoir été invités à un rassemblement uniquement pour y prononcer une reconnaissance territoriale.
J'ai aussi constaté de réelles tensions à l'Île-du-Prince-Édouard entre les communautés nouvellement arrivées et les communautés autochtones, souvent enracinées dans des écarts d'accès aux droits et aux services. Cela n'a fait que renforcer, à mes yeux, l'ampleur du travail qu'il reste à faire pour bâtir des ponts entre ces communautés, plutôt que de les laisser suivre des chemins parallèles et déconnectés.
Communautés acadiennes et ponts manqués
La conférence a aussi mis en lumière les défis auxquels font face les communautés acadiennes et francophones de l'Île-du-Prince-Édouard. Les Acadien·nes francophones demeurent concentré·es dans de plus petites communautés comme Souris, et continuent de naviguer des questions de préservation de la langue, d'identité et d'inclusion.
Il semble y avoir de réelles occasions de bâtir des ponts plus solides entre les communautés autochtones, acadiennes, nouvellement arrivées et anglophones – pourtant, ces groupes évoluent encore largement en vase clos. Une cohésion sociale plus forte exige un travail intentionnel de rapprochement entre les communautés, les identités et les histoires, pas seulement à l'intérieur de celles-ci.
Les personnes nouvelles arrivants et l'Île-du-Prince-Édouard
L'Île-du-Prince-Édouard a une identité locale forte et distincte – bien résumée dans l'expression courante « d'ailleurs », utilisée pour désigner quiconque n'est pas né sur l'Île, peu importe depuis combien de temps cette personne y vit. Des personnes immigrantes réunies dans un panel l'ont dit sans détour: l'intégration ressemble souvent moins à de l'inclusion qu'à une pression de s'assimiler. L'acceptation dépend de la capacité à s'adapter aux normes existantes, plutôt que de la création d'un espace où plusieurs identités peuvent coexister.
Les mots d'une femme m'ont marquée: « Je ne savais pas que j'étais noire avant d'arriver au Canada. » C'est une chose de vivre cela en tant qu'adulte. Ça en est une tout autre de voir ses enfants commencer à le vivre à leur tour.
Et il s'agissait là de réflexions de personnes immigrantes qui, selon la plupart des mesures, avaient réussi. Cela soulève des questions difficiles quant à l'expérience des personnes nouvellement arrivées disposant de moins de ressources, de réseaux plus fragiles ou d'un accès réduit à l'emploi et au capital.
Nos prochaines étapes
Je suis revenue de la CCGGL avec une énergie renouvelée et une orientation plus claire. Voici où je crois que nous devons porter nos efforts en priorité:
Nous positionner comme passerelle entre les secteurs – renforcer les liens entre les nouveaux arrivants, les communautés autochtones, acadiennes et francophones, le secteur privé, les gouvernements et les partenaires communautaires autour d'intérêts communs.
Mener la conversation nationale sur l'appartenance, pas seulement l'établissement – pour que chaque personne nouvellement arrivée ait de réelles occasions de s'épanouir.
Faire de du travail de soins un enjeu de politique publique – rendre visibles les contributions des mères et des personnes proches aidantes afin de faire avancer les politiques qui reconnaissent et soutiennent le travail de soins.
Approfondir les partenariats entre les peuples autochtones et les personnes nouvellement arrivées – faire du travail de réconciliation déjà amorcé une caractéristique déterminante de notre leadership national.
Renforcer le rôle de notre Studio d'innovation sociale dans les changements systémiques – passer d'un organisme axé sur les programmes à une véritable plateforme nationale d'innovation, de mobilisation des connaissances et de transformation des systèmes.
Une dernière réflexion
La CCGGL a été un parcours à travers les possibilités et les contradictions de notre pays. Elle a révélé un leadership et une générosité extraordinaires. Elle a aussi mis en lumière des inégalités persistantes et des occasions manquées. Par-dessus tout, elle a renforcé ma conviction que notre travail demeure profondément pertinent.
L'avenir du Canada ne dépend pas seulement d'attirer des gens, mais de veiller à ce qu'ils et elles appartiennent. Pas seulement de la croissance économique, mais de l'épanouissement humain. Si le Canada veut atteindre son plein potentiel, il doit cesser de voir les gens uniquement comme travailleurs·euses, client·es ou bénéficiaires et créer des conditions permettant à toutes et à tous, y compris les femmes immigrantes et les mères, de participer, de mener, de contribuer à façonner et de s'épanouir dans le pays devenu leur chez-soi.
Et ce travail est au cœur de ce que nous faisons.




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